Marie-Agnès Salehzada
Jardin d’Eden
C’est une montagne de fruits qui ruisselle,
En émerge une cascade de cerises,
Un dégringolé de mangues, de kiwis, de figues, d’agrumes et de pêches.
Les vendeurs s’activent, bruissent au milieu des clients,
Dattes et piments pendent en grappes vermeil,
Des potirons exhibent leurs mines joufflues,
Les bananes dansent sur les fils,
Les avocats dressent leurs jabots,
Les saveurs titillent le palais,
Jouent avec le plaisir des yeux et attirent le passant,
Comme en un tableau de fleurs,
La tentation à l’état pur,
Le rêve d’Adam et Eve,
Ebahis au milieu d’un jardin d’Eden !
On vit au rythme de l’Espagne,
Celle des halles et des marchés,
Celle des ménagères et leur panier,
Celle des maraîchers tout affairés.
On y sent en plus de riches fragrances,
Du désir de faire plaisir,
Un épicurisme aux mille saveurs.
On perçoit le brouhaha des halles,
On s’enivre des odeurs,
On respire du bonheur…
Il en aura fallu de la sueur et du travail
Pour produire cette opulence,
Il en aura fallu des émigrés et des clandestins
Dissimulés sous des bâches,
Il en aura fallu de la souffrance et des rêves brisés !
Mais on n’est pas là pour faire les rabat-joie,
On n’est là que dans l’instant,
Dans la sensualité de l’émotion,
Dans l’instantané du ressenti !
On pourrait aussi espérer
Qu’ils soient nombreux à pouvoir consommer sur ce marché,
Qu’ils n’aient pas à se priver !
Mais on va juste respirer,
Effleurer le fruit charnu,
Et le porter à nos lèvres gourmandes !
Marie-Agnès Salehzada Tridon 09 09 2011 Juvignac
Paris en bouteille
Tu me demandes : « Comment fais-tu pour écrire ? »
Mais écrire, c’est un peu partir…
Partir à la recherche de l’autre, de ses combats, de ses peines.
Partir vers de nouveaux horizons :
Ceux que l’on a visités mais aussi ceux qu’on ne verra jamais !
Et partir dans ses rêves, vers son imaginaire, vers ses chers disparus.
Feuilleter une à une toutes les pages de sa vie,
Des intimes paysages jusqu’aux plus fougueuses dérives !
Prendre le large avec Nerval, nager dans la grotte où se prélassent les sirènes,
Avec Baudelaire percevoir les longs échos des voix chères qui se sont tues,
Avec Victor venir sur sa tombe poser un bouquet de houx vert et de bruyères en fleurs
Et rejoindre Albert Camus sur les pentes abruptes de Tipaza.
Partir à la recherche de soi, de ses intimes convictions,
Fixer l’imaginaire, comme Musset retenir la pensée
« Sur un bel axe d’or la tenir balancée ».
Se retrouver un peu dans l’autre aussi :
Celui qui vit en Asie en Papouasie ou en Nouvelle-Guinée,
Vibrer sur tous le carnavals du monde,
Se déguiser, adopter des teintes enchantées
Et revêtir des masques,
Se trémousser sur des cadences chaloupées.
Être dans son petit coin à soi et naviguer bord sur bord,
Embarquer dans un fier galion,
Retrouver l’Amérique celle de Christophe Colomb,
Ses dangereux récifs et la Marie-Galante,
Se repérer au sextant, chercher l’étoile polaire.
Mettre la cap là où l’on n’ira jamais,
Mais peut-être mieux le voir que si l’on y était !
Croquer les images en rêve, mettre Paris en bouteille
Et rire aussi sur ce que l’on a écrit,
Ouvrir les portes de la fantaisie, c’est cela aussi !
Marie-Agnès Salehzada Tridon
11 03 2011 Juvignac
On n’était plus au temps de Hugo
On n’était plus au temps de Zola
On était au 21ième siècle
Un siècle de communication
En haute définition et en adsl
C’était le siècle des individualismes
Le temps du chacun pour soi
On surfait, on consommait,
On savait presque plus faire que ça !
Pourtant on s’était posés là,
On s’étaient rassemblés en un mouvement de solidarité,
On avait voulu espérer,
Les fruits du verger des Hespérides étaient nombreux
Espérer quelques retombées pour ceux qui oeuvraient
Pas une condescendance jetée du bout des lèvres,
Juste de quoi les faire taire,
Plutôt une reconnaissance, un rebond pour les salaires
Chaque soir nous voyait épuisés
Rentrer chez nous après avoir tourné toute la journée
Toujours et toujours bredouille,
Pourtant on savait qu’on reviendrait,
Que demain encore on chanterait, encore on crierait
Et peut être on danserait !
Mais, cette femme s’est mise à pleurer !
Ces pleurs c’était tout un espoir qui s’effondrait,
Un visage buriné sur lequel les larmes ruisselaient
Un visage déformé par la peine et l’humiliation.
J’ai alors pensé :
« Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau »
C’était la chanson de Gavroche !
Des femmes qui pleuraient,
Parfois on en croisait,
Mais ces traits crispés, intériorisés sur la tristesse
C’était la même détresse que du temps de Prévert,
Un être pris les doigts dans la portière !
La peine universelle,
Qui n’avait plus de pays,
N ’avait plus d’époque.
La révélation de l’injustice,
Celle qu’on préférait nommer fatalité,
Plus ou moins cachée,
Il fallait parfois gratter pour la déceler,
Mais elle était toujours là,
Embusquée derrière ce regard
Et ces yeux noyés de chagrin.
Marie Agnès Salehzada Tridon 04 05 2010